TISSERON

La mémoire de chacun au service de la résilience de tous

La mémoire des traumatismes passés s’impose aujourd’hui comme un élément majeur de la capacité à pouvoir faire face à des situations catastrophiques nouvelles et potentiellement traumatiques.

Cette mémoire est bien entendu individuelle et familiale, mais aussi sociale. Elle s’appuie sur des inscriptions dans les espaces physiques, comme des repères de crue visibles et bien informés qui sont autant de témoins silencieux et pérennes des catastrophes du passé, mais aussi sur les commémorations locales et les espaces dédiés sur Internet.

Les trois composantes de la mémoire à l’épreuve du traumatisme

La dynamique d’un traumatisme et de ses suites est maintenant bien connue. Elle implique quatre temps :

  • Le premier est le sentiment de submersion par l’expérience catastrophique et la perte des repères.
  • Chez la plupart des gens, il s’ensuit la création d’une organisation psychique défensive qui leur permet de continuer à fonctionner efficacement pendant la catastrophe.
  • Mais tenir ainsi le traumatisme à l’écart de la conscience a un coût psychique élevé. C’est pourquoi ce qui a été écarté revient une fois le drame surmonté, notamment sous la forme de phénomènes de déréalisation, de dépersonnalisation voire de confusion[1]. C’est le troisième temps du traumatisme, celui de la mémoire émotionnelle qui peut avoir un impact perturbant élevé sur les proches[2].
  • Enfin, le quatrième temps du traumatisme est celui de son élaboration et de son dépassement. C’est le temps de la construction de la mémoire narrative, dans sa triple dimension individuelle, familiale et sociale, et dans ses trois composantes, sensori-affectivo-motrice, imagée et verbale[3].

Commençons par la symbolisation sur un mode sensoriel, affectif et moteur. Elle implique les mouvements du corps qui constituent la base des liens sociaux, mais aussi les gestes, les mimiques et les cris. La particularité de cette forme de symbolisation est de rester au plus proche du corps. Le sujet y est pris autant qu’il la produit.

La symbolisation imagée, elle, consiste à se donner des représentations imagées d’un événement. Il s’agit bien sûr d’images mentales, mais celles-ci sont souvent facilitées par des supports matériels, comme des photographies ou des films. L’événement est présent à travers sa représentation, qui permet de commencer à se le « figurer » tout en organisant une distance d’avec lui.

Enfin, la symbolisation verbale organise une double prise de distance par rapport à l’événement symbolisé. D’une part, le mot fait exister l’événement en son absence, comme l’image, mais d’autre part, à la différence de celle-ci, le mot est arbitraire : le mot « chaise » n’a rien à voir avec l’objet « chaise », pas plus que le mot « girafe » avec l’animal du même nom.

Après un traumatisme psychique, il existe toujours des gestes, des émotions et des attitudes en relation avec le traumatisme vécu. La symbolisation imagée est parfois absente, mais d’autres fois présente : le sujet reste habité par les images de ce qu’il a vécu. Mais ces images renouvellent son traumatisme car il n’a pas de mots pour en parler. Ce qui fonde le traumatisme, c’est en effet l’impossibilité de la symbolisation verbale : le sujet ne peut rien en dire. Et ainsi coupés de toute parole et parfois de toute image, les gestes et les émotions du traumatisme sont incompréhensibles à ses proches, et parfois traumatiques pour eux, avec des conséquences possibles sur la génération suivante[4].

Le dépassement du traumatisme grâce à la mémoire narrative

Le travail psychique de dépassement du traumatisme va donc s’organiser autour de la complémentarité des trois composantes de la symbolisation : sensori-affectivo-motrice, imagée et verbale. Les choses n’adviennent psychiquement que dans la mesure où elles reçoivent à la fois une mise en mots de leur existence et une mise en scène de leur présence, à travers les images et le corps. La symbolisation verbale « distancie » tandis que la symbolisation sensorielle, affective et motrice « instancie », et les deux sont essentielles : il faut des mots pour se souvenir, mais aussi des rites et des images pour socialiser son expérience et en faire une source de liens, donc de richesses.

Ce travail psychique est d’autant plus important qu’il a été montré qu’il est une composante essentielle de la capacité à pouvoir faire face efficacement à des catastrophes ultérieures[5]. Il s’appuie à la fois sur les mémoires individuelles, familiales et sociales[6]. La capacité de résilience, bien loin d’être un phénomène individuel défini par la capacité de surmonter un traumatisme et de se reconstruire après lui, est donc un phénomène social qui implique quatre moments successifs[7] : se préparer, résister, se reconstruire (en profitant des bouleversements qui sont survenus pour envisager un développement ultérieur mieux adapté) et enfin consolider le rétablissement en réduisant les séquelles physiques, mais aussi psychologiques. Ce quatrième moment rejoint le premier et constitue le début d’un nouveau cycle possible. Consolider les acquis du rétablissement constitue la meilleure façon de se préparer aux traumatismes ultérieurs possibles.

Se souvenir pour se préparer

Nous voyons combien la mémoire individuelle des catastrophes doit être soutenue par la mémoire collective, car c’est elle qui offre l’espace et les outils permettant à chacun de dépasser les limites de son expérience subjective. Être informé, individuellement et collectivement, permet à chacun de se préparer, et donc d’accroitre ses capacités de résilience. Mais cela lui permet aussi d’accroitre la résilience de ses proches et de l’ensemble du système technologique et humain dans lequel il est impliqué.

Grâce à la possibilité de témoigner de son histoire et d’en faire le récit, chacun découvre à la fois ce que son expérience personnelle peut apporter aux autres et ce que l’expérience des autres peut lui apporter. C’est ce qui est proposé sur le site memoiresdescatastrophes.org, la mémoire de chacun au service de la résilience de tous. Celui qui s’y rend y trouve à la fois un espace pour déposer ses souvenirs et d’autres témoignages qui peuvent l’aider dans son travail d’appropriation subjective de sa propre expérience. La mémoire collective ouverte aux témoignages évite ainsi que l’individu s’enferme dans la sidération qui empêche de penser le traumatisme passé et rend plus vulnérable au suivant. Elle contribue à créer un sentiment de sécurité basé à la fois sur une plus grande confiance de chacun dans ses propres capacités et sur le sentiment de faire partie d’un groupe solidaire[8]. Face à une nouvelle catastrophe, comme une inondation, chacun puise dans la mémoire collective les éléments nécessaires pour traiter l’évènement, le comprendre, lui donner du sens. Les comportements individuels, et surtout collectifs, sont mieux adaptés. Les résiliences individuelles et la résilience collective s’épaulent et se soutiennent mutuellement. C’est ainsi que la mémoire constitue un élément majeur de la résilience sociétale.


[1] Le DSM5 parle d’état de stress aigu et prévoit qu’il peut se prolonger entre 2 et 28 jours après l'événement traumatique.

[2] Tisseron, S. (1996), Secrets de famille, mode d’emploi, Paris, Marabout.

[3] Tisseron, S. (1985), Tintin chez le psychanalyste, Paris, Aubier.

[4] Tisseron, S. (1996), op. cit.

[5] Tisseron, S. (2007), La Résilience, Paris, PUF Que sais-je ?

[6] Et il est à ce titre d’autant plus efficace qu’il est accompagné et valorisé par les municipalités comme cela a été le cas à Cannes après la catastrophe de 2015.

[7] Tisseron, S. (2007), op. cit.

[8] Maurice Halbwachs parle des « cadres sociaux de la mémoire » comme autant de supports au cheminement du sujet aux prises avec un évènement. Il insiste sur le fait qu’elle se constitue non seulement à partir des souvenirs individuels de chacun, mais aussi d’actions et d’expériences vécues par les membres d’un même groupe

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